mercredi 5 février 2014

Info-News

Le réseau pro-russe derrière la campagne de diffamation anti-ukrainienne

J'observe une forte vague de faux reportages, incorrects et exagérés qui surestiment l'importance de l’extrême droite dans les manifestations pro-européennes actuelles en Ukraine. Alec Luhn, journaliste de The Nation résidant à Moscou (Russie), écrit sur « le nationalisme ukrainien au sein de l'Euromaïdan », Seumas Milne a déclaré dans les pages de The Guardian, qu'en « Ukraine, les fascistes, les oligarques et l'expansion occidentale sont au centre de la crise », tandis que Eric Draitser « analyste géopolitique indépendant » autoproclamé écrit sur son propre site Stop Imperlialism (plus tard publié aussi par Centre for Research on Globalization), que la « violence dans les rues ukrainiennes [...] est le dernier exemple de la croissance d'une forme la plus insidieuse du fascisme en Europe depuis la chute du Troisième Reich ».

Ces articles et beaucoup d'autres sont tous écrits sur un modèle similaire et leur but est de discréditer l'Euromaïdan comme une manifestation fasciste, néonazi ou, au moins, d’extrême droite.

Chaque mobilisation politique de masse en Ukraine est accompagnée de tentatives visant à compromettre le soulèvement du peuple, en les associant aux radicaux de droite. Cela s’applique non seulement aux soulèvements ou protestations, mais aussi aux événements importants. Par exemple, quelques semaines avant le championnat de football Euro-2012, la presse britannique a hystériquement accusé les Ukrainiens de racisme et de xénophobie et a averti que toute personne de couleur qui arrive en Ukraine pour le match de foot serait inévitablement et immédiatement tuée. A la fin du championnat, aucun magazine britannique ne s’est excusé auprès des Ukrainiens quand il a été constaté qu’il n’y a eu aucun incident lors du championnat raciste impliquant les fans ukrainiens.

La campagne actuelle de diffamation de l'Euromaïdan est la plus forte attaque sur la société civile ukrainienne et la politique démocratique. Des attaques similaires ont aussi eu lieu dans le passé, bien que leur intensité n'ait jamais atteint le niveau d'aujourd'hui. Lors de la « Révolution orange » le régime ukrainien semi-autoritaire sous la présidence de Leonid Koutchma avait aussi tenté de souiller le candidat démocratique à la présidence, Viktor Iouchtchenko, en l'associant à l'extrême droite. Et voici une histoire qui relie le passe au présent.

A la veille des élections présidentielles en 2004, qui ont abouties à une impasse entre Viktor Ianoukovytch et Viktor Iouchtchenko; un certain homme, Edouard Kovalenko, chef du parti d'extrême droite virtuel Assemblée nationale ukrainienne (UNA), a déclaré que lui et son parti organiseraient une marche en faveur de Iouchtchenko comme candidat à la présidence. Le bureau de M. Iouchtchenko a immédiatement répondu qu'ils n’avaient jamais eu besoin d'un tel soutien, et ont fait de leur mieux pour s'éloigner de l'initiative sordide de M. Kovalenko. Pourtant le bureau de Iouchtchenko ne pouvait pas entraver cette marche et, le 26 juin 2004, Kovalenko a manifesté :

Edouard Kovalenko (au centre) conduit une marche de l'UNA



Lors de la réunion qui s’est tenue après cette marche, Kovalenko a déclaré : « Nous, le parti nationaliste de droite, soutenons le seul candidat des forces de droite : Viktor Iouchtchenko. Une Ukraine, une nation, un peuple, un président ! ». Et il a fait un salut hitlérien.


Pour accomplir tout cela, Edouard Kovalenko a été payé une énorme somme d'argent par Viktor Medvedtchouk, chef de l'administration présidentielle (sous la présidence de Leonid Koutchma), qui a plus tard été impliqué dans la fraude électorale en faveur du candidat pro-russe, M. Ianoukovytch, ce qui a déclenché la Révolution orange. M. Medvedtchouk a été (et est toujours) connu pour ses liens personnels étroits avec Vladimir Poutine, qui est le parrain de la fille de Viktor Medvedtchouk.

La tâche de Kovalenko était simple : en apportant le soutien à Iouchtchenko sous les drapeaux nazis, il devait discréditer le candidat démocratique aux yeux des observateurs occidentaux. Heureusement pour Iouchtchenko, les média occidentaux en général n'ont pas adhéré à cette accusation et l'ont ignorée.

Mais certaines organisations occidentales n'ont pas ignoré cela. L’une d'entre elles était l'excentrique britannique et apparemment inexistante aujourd'hui, Helsinki Human Rights Group (BHHRG) non-affiliée, malgré son nom, à Helsinki Committee for Human Rights. Le BHHRG a déclamé que les élections au Bélarus autoritaire, sont conformes aux normes démocratiques, que la Lettonie n'a pas été occupée par, mais était intégrée dans l'Union soviétique, que les Roms de la République tchèque n'ont pas souffert de racisme comme il a été généralement rapporté, etc. Le 24 novembre 2004 le BHHRG a publié un rapport « L'Ombre de l'antisémitisme sur les élections contestées en Ukraine », dans lequel les auteurs ont conclu :
Avec des amis comme ceux-ci [par exemple, Edouard Kovalenko et quelques autres] M. Iouchtchenko peut sentir qu'il a tout le pouvoir du peuple nécessaire pour saisir la présidence, mais les observateurs de l'OSCE, les députés européens, Colin Powell et George W. Bush devraient-ils être en faveur d’un candidat dont les soutiens sont des néo-nazis et des négationnistes de l’Holocauste ?
L'un des premiers sites-web qui a republié ce rapport était le même Centre for Research on Globalization, qui a récemment republié l'article d'Eric Draitser sur l'Ukraine, à propos duquel j'ai parlé au tout début. Un autre site-web qui a republié le rapport du BHHRG, cette fois en langue russe, était le site de Historical Perspective Foundation, dirigé par la nationale-conservatrice russe Natalya Narochnitskaya. Depuis 2008 elle est à la tête de l’Institute of Democracy and Cooperation basé à Paris, avec John Laughland, un journaliste eurosceptique britannique, ancien directeur des études. M. Laughland, qui est décrit comme un « isolationniste, anti-étatique, libertaire de droite », a été l'un des administrateurs du BHHRG.

John Laughland et Natalya Narochnitskaya

Au moins trois personnes qui ont été associées au BHHRG ont rejoint le Ron Paul Institute for Peace and Prosperity basé aux Etats-Unis : Daniel McAdams (directeur exécutif de l'Institut), Mark Almond (ancien président du BHHRG) et John Laughland. Le site-web de Ron Paul Institute est plein d'articles trompeurs sur l'Euromaïdan, l'associant avec l'extrême droite, et de diverses idioties de Mark Almond (qui aime se présenter comme « professeur d'histoire à l'université d'Oxford », mais il ne travaille même pas  dans cette université) sont particulièrement proéminentes (voir par exemple son article « L'Opposition ukrainienne et l'Occident : jouer avec le feu avec les extrêmes nationalistes »).


Le Centre for Research on Globalization basé au Canada est aussi intéressant. Il a été fondé et est maintenant dirigé par Michel Chossudovsky ; parmi les contributeurs du Centre figurent Neil Clark, Mahdi D. Nazemroaya and William Engdahl. Chossudovsky, Nawemroaya et Engdahl sont membres du comité scientifique d'un magazine italien Geopolitica, qui inclue également John Laughland et Natalya Narochnitskaya. Geopolitica est édité par Tiberio Graziania, un fervent défenseur de la coopération eurasienne et un membre du Conseil supérieur du Mouvement international eurasien dirigé par le fasciste russe, Alexandre Douguine. En 2008 Douguine a appelé à l'occupation russe de la Géorgie, et il a même effectué un voyage en Ossétie du Sud avec ses disciples de l'Union de la jeunesse eurasienne.

Alexandre Douguine et ses disciples en Ossétie du Sur en 2008

Geopolitica lui-même est une antenne du magazine italien d'extrême droite Eurasia, Rivista di Studi Geopolitici, publié et édité par Claudio Mutti, un néo-nazi italien. Le conseil scientifique d’Eurasia inclue Alexandre Douguine et William Engdahl. Au début du janvier, M. Engdahl a publié un article « Le groupe d’entraînement de Belgrade financé par les Etats-Unis est derrière les protestations soigneusement orchestrées à Kyiv ».


M. Douguine fait la promotion de l'idée de la destruction de l'Ukraine et de sa colonisation par la Russie depuis le début des années 1990. Il a également été une source d'inspiration pour la fondation d'une organisation italienne nationale-socialiste Stato & Potenza, qui appelle ouvertement à l'annexion de l'Ukraine par la Russie. Douguine et Mutti ont été amis depuis 1990 ; Mutti lui-même est étroitement liée à Stato & Potenza.

Alexandre Douguine et Claudio Mutti en 2012

Tous les personnes et groupes mentionnés ci-dessus forment apparemment une petite partie d'un large réseau qui vise à promouvoir les idées anti-occidentales, pro-russes et pro-eurasiatiques dans l'UE, aux Etats-Unis et au Canada. En outre, les personnes suivantes de ce réseau sont des contributeurs réguliers officiels de la chaîne TV Russia Today (RT), sponsorisée par le Kremlin :


Et ces auteurs sont dans l'équipe des commentateurs politiques d’un autre service de média sponsorisé par le Kremlin, La Voix de la Russie :

  • Mark Almond (ex-BHHRG, Ron Paul Institute for Peace and Prosperity)
  • Michel Chossudovsky (Centre for Research on Globalization, Geopolitica)
  • Neil Clark
  • Eric Draitser (Centre for Research on Globalization, Stop Imperialism)
  • Aleksandr Dugin (International Eurasian Movement, Eurasia)
  • William Engdahl (Centre for Research on Globalization, Geopolitica, Eurasia)
  • Tiberio Graziani (Geopolitica)
  • John Laughland (ex-BHHRG, Institute of Democracy and Cooperation, Ron Paul Institute for Peace and Prosperity)
  • Daniel McAdams (ex-BHHRG, Ron Paul Institute for Peace and Prosperity)
  • Natalya Narochnitskaya (Institute of Democracy and Cooperation)

L'antenne de la Voix de la Russie en France est ProRussia TV, qui est liée à l'extrême droite française, représentée par le Front national et est dirigé par Gilles Arnaud, ex-conseiller du Front national en Haute-Normandie. La chef du Front national, Marine Le Pen, a reçu un accueil chaleureux en Russie l'été dernier. En particulier, elle a rencontré Dmitri Rogozine, vice-premier-ministre, qui a aidé à fonder l’Institute of Democracy and Cooperation quand il a été l'ambassadeur russe auprès de l'OTAN (2008-2011). C'était pendant le service de Rogozine dans la mission russe auprès de l'OTAN, alors que l'Ukraine et la Géorgie se sont vu refuser l'adhésion à cette organisation.

Marine Le Pen et Dmitri Rogozine à Moscou, 2013

Commentant la décision du gouvernement ukrainien de ne pas signer l'Accord d'association avec l'Union européenne, Le Pen a dit qu'elle a été déçue par l'intervention de l'UE dans les affaires ukrainiennes et a recommandé aux Ukrainiens de ne pas « rejoindre ce cauchemar », c'est-à-dire l'UE (bien qu'il ne s'agissait pas de l'adhésion de l'Ukraine à l'UE). Dans cette rhétorique, Le Pen a été soutenue par Andreas Mölzer d'un parti d'extrême droite autrichien Freedom Party of Austria, qui a également suggéré – en parlant du rapprochement de l'Ukraine avec l'UE - « de prendre en compte les intérêts de la Russie [qui] est très sensible à tout ce qui se passe autour de ses frontières (ce qui) inclue l'Ukraine, qui, depuis le temps de Pierre le Grand, était une partie de la sphère d'influence russe ».

Le vaste réseau consistant en des auteurs et institutions pro-russes est un vivier de toutes sortes de théories du complot extrémistes / d’extrême droite, euroscepticisme, racisme et théories anti-démocratiques. Aujourd'hui, c'est aussi l'une des principales sources des articles, des éditoriaux et des déclarations qui, d'une manière ou d'une autre, essaient de discréditer les manifestations de l'Euromaïdan en les associant soit avec le néo-nazisme, soit avec un prétendu expansionnisme américain. La rhétorique de ces auteurs est pleinement conforme aux observations faites par le ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, qui a récemment critiqué le soutien occidental de l'Euromaïdan et a déclaré : « Qu'est-ce que l'incitation aux manifestations de plus en plus violents a à voir avec la promotion de la démocratie ? Pourquoi n'entendons-nous pas les condamnations de ceux qui saisissent et retiennent les bâtiments du gouvernement, qui brûlent, enflamment la police, qui utilisent des slogans racistes et antisémites et nazis ? ».

Voici une liste des publications sélectionnées que ce réseau eurasiatique inspiré par le Kremlin a produit jusqu'à maintenant :


Je ne sais pas si Alec Luhn, qui écrit pour The Nation, ou Seumas Milne qui écrit pour The Guardian, font partie de ce réseau pro-eurasien. Malgré le fait que leur message est similaire à celui de nombreux articles publiés par les auteurs pro-eurasiens, ils peuvent simplement ne pas savoir à propos de quoi ils écrivent. Mais ces individus, qui ont été associés avec le britannique Helsinki Human Rights Group, le Ron Paul Institute for Peace and Prosperity, l’Institute of Democracy and Cooperation, le Centre for Research on Globalization, le Mouvement international eurasien et – je suppose – de nombreuses autres institutions similaires, qui n'ont pas encore été révélées, sont de toute évidence idéologiquement poussé par des activistes anti-démocratiques engagés dans les opérations subversives anti-ukrainiennes et, finalement, anti-européennes.

traduit par Denys Kolesnyk

Source : Anton Shekhovtsov's blog

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